Deux reines, deux ambitions, deux corps face au pouvoir politique: Marie Stuart est une intéressante réflexion sur les choix auxquels deux femmes ont été confrontées pour régner. Une pièce contemporaine, percutante, dont l’argument historique sert avant tout à dresser le portrait de deux femmes qui auront cherché à vivre leur vie malgré les contraintes imposées par leurs naissances royales.

L’autrice Dacia Maraini a imaginé ce face à face entre Marie Stuart, la catholique reine d’Écosse, et Élisabeth 1re, sa cousine protestante et reine d’Angleterre, qui a enfermé Marie par peur d’un soulèvement. Dans une série de tableaux qui se déroulent (de manière non-linéaire) sur plus de 25 ans, on entre dans l’intimité de deux femmes, de leurs réflexions sur leurs rôles, les libertés et les carcans imposés par les valeurs de leur époque. On découvre la tension qui les oppose : l’une pense être libre mais choisit d’incarner l’état jusqu’à faire disparaître son corps et ses besoins, et l’autre, physiquement captive, se croit libre de penser et a pu, dans une certaine mesure, faire vivre à son corps une expérience de la féminité.

Femmes de pouvoir, brillantes, elles dialoguent avec leurs servantes respectives sur leurs attentes, leurs devoirs, leurs envies et l’impossible liberté qui tient à leur rôle de reine. Il se dégage de la pièce une réflexion passionnante sur le politique, qui se réduit au “bon” usage qu’une femme doit faire de son corps: se marier, donner un héritier au trône, et à défaut, tout faire pour l’oublier et transcender sa réalité pour gouverner. Dans Mary Stuart, les hommes ne sont que des sources de problèmes, existants ou en devenir. Ceci donne matière à des moments cyniquement drôles mais également à des réflexions tout à fait contemporaines sur le patriarcat et le rôle des hommes, pères, maris, sujets dans la sujétion des femmes.

Qu’est-ce que le mariage, selon toi ? C’est un acte de vente, un contrat par lequel tu troques ton corps, ta liberté, ton honneur, ton autonomie, ta dignité et ta personnalité contre un bol de soupe, un toit sur la tête et l’esclavage à vie.
Elisabeth 1ere

Les dialogues sont imaginaires, intenses, parfois crûs, mais on n’a aucune peine à penser que ces réflexions, avec d’autres mots sans doute, ont pu être celles des deux reines. Des propos qui peuvent sembler violents, mais simplement parce que dits par des femmes, et non des hommes de pouvoir.

Les quatre rôles prévus par la pièce, soit les deux reines et leur suivante, sont portés par deux actrices qui alternent les rôles de souveraine et de dame de compagnie. Cela brouille parfois intentionnellement les pistes, mais l’effet symbolique n’en est que plus intéressant. Le tout interprété par Marie-Hélène Lalande et Joanie Lehoux, dont la maturité et la fougue donnent à la pièce une intensité remarquable. En reines, elles incarnent de façon lumineuse leurs aspirations politiques et intimes. En suivantes, elles révèlent des personnages fragmentés, devenant tour à tour confidentes ou parts d’ombre, attachées inexorablement à leur reine.

On ne peut que saluer le travail de mise en scène de Frédéric Dubois. Quoi que minimaliste au premier abord, la scène s’anime par un excellent jeu de lumière de Caroline Ross, qui met l’accent tantôt sur les visages – que l’on croirait parfois de cire- tantôt sur les corps, qui joue sur le clair-obscur et qui donne énormément de relief et de caractère au décor. Les miroirs savamment posés au centre de la scène permettent de multiplier les dimensions des personnages et permettent une belle mise en abyme des dialogues, à l’image des reines exigeant de leurs suivantes d’être leurs miroirs…

Marie Stuart est le premier projet mené par Marie-Hélène Lalande et Joanie Lehoux à la co-direction artistique des Écornifleuses. Lors de la saison 2019-2020, elles avaient pu commencer à travailler sur la pièce dans le cadre des LabOuverts du Périscope, une formule qui permet de présenter un projet au public en vue de pousser leur recherche. Le travail sur la lumière était déjà bien présent, et on ne peut que les féliciter d’avoir poursuivi dans cette direction.

À noter: un balado composé de deux épisodes a été mis en ligne par les Écornifleuses. Les deux interprètes, Marie-Hélène Lalande et Joanie Lehoux, accompagnées du metteur en scène, Frédéric Dubois, et de la conseillère dramaturgique, Marie-Ève Lussier-Gariépy ont rencontré Marie-Andrée Bergeron, spécialiste en littérature féministe, afin de mieux décortiquer le texte de Dacia Maraini. Ce balado sert également d’introduction aux faits historiques ayant marqués les vies de Marie Stuart et Élisabeth 1re. Le balado est disponible sur le site Internet des Écornifleuses et du Théâtre Périscope.