Nous publions chaque mois un extrait de l’autobiographie de Malcolm Reid, écrivain résidant depuis de nombreuses années dans le Faubourg, et citoyen engagé. Il habite Québec depuis longtemps, mais pas depuis toujours. Ici, par tranches, il écrit le récit de son chemin vers… Chaque premier samedi du mois, nous vous proposons un chapitre de « Roosevelt Avenue ». 

MARVIN MELLO-BEL: Bonjour, Canadiens. Ici Marvin Mello-Bel de Radio-Canada, et je me trouve dans un petit village en Nouvelle-Écosse. Je suis obligé de taire le nom du village. Je dois protéger les gens qui produisent, ici, un produit d’élite.

VOIX DE CULTIVATEUR: Tu peux dire le produit qu’on fait : c’est le cidre-de-pommes dur.

MELLO-BEL: Le cidre dur? En quoi est-il dur? Sa teneur en alcool?

CULTIVATEUR: Tabarnak! Not’ cidre saoule un gars en trois minutes! Quand je dis dur, je veux dire : dur.

J’écris cela de mémoire. J’essaie de reconstruire un sketch de « Old Raw-Hide », un animateur de radio rare et narquois dont le vrai nom est Max Ferguson. Cet homme présente un de ses sketchs du vendredi soir, et mon père est à côté de sa radio. Il écoute, il déguste, il ne manque jamais une émission de Raw-Hide. On est en 1953. J’ai douze ans.

Mais en écrivant, j’ai soudain une pensée qui me traverse l’esprit :

Mon ami Marc Boutin, qu’est-ce qu’il penserait de ça?! Je sais qu’il écoute l’émission actuelle Royal Canadian Air Farce — il aime la satire politique. Mais aimerait-il le style plus « non-sens » de Raw-Hide?

Tu sais peut-être comment (avec les années) on se trouve avec un trop-plein de souvenirs? Des souvenirs d’il y a 50 ans djammés ensemble avec des souvenirs de la semaine dernière? C’est ce qui m’arrive en ce moment.

Car mon ami Marc est décédé à la fin du mois d’octobre. Cela a été brutal pour moi, ça a été terrible, je suis à terre. Pour Marc? Pour Marc ça a peut-être eu la beauté d’une mort en pleine activité, en plein amour, avec seulement un moment de souffrance.

Théâtre Euh!

Alors, tu permets, cher lecteur, chère lectrice? Je saute en avant, dans mon récit autobiographique! Je pense à ma première rencontre avec Marc, peu après notre arrivée à Québec, moi et Réjeanne, en 1969. Nous sommes à l’auditorium du CÉGEP de Limoilou. Nous avons environ trente ans, nous faisons une sortie du soir, mais en même temps je réfléchis à mon prochain reportage pour le Globe and Mail. Le Québec explose. La jeunesse explose. C’est politique (avec le mouvement indépendantiste qui monte). Et c’est artistique aussi (avec des gens comme la troupe du Théâtre Euh! ).

Cette troupe, me dit-on, est Brechtienne, moqueur, théâtre-de-rue, théâtre-des-manifs. Faut que je voie ça! On arrive, et on est en retard. Les acteurs plient leurs décors et marionnettes. J’avance vers la scène pour jaser. Ah! Que de fois que Marc m’a raconté ça …

« Malcolm, tu nous as dit : Excusez-moi, c’est important, je suis venu de Toronto pour vous voir performer. De grâce, continuez le show un peu. Ou au moins, pouvez-vous me donner une entrevue sur votre travail théâtral? C’est quoi votre message, exactement? »

Marc, tu exagères un peu! Je ne pense pas que j’ai dit que venais de Toronto exprès pour interviewer la troupe. J’ai peut-être dit que j’étais correspondant depuis peu pour un journal de Toronto. On a jasé, et c’était le début de notre amitié. J’avais 28 ans, hein? Et toi tu en avais 27.

Bientôt Malc et Réjeanne étaient fréquemment chez Marc et Marie-France, rue Saint-Olivier. Marie-France est actrice, Marc est animateur social. Un peu plus tard, vous étiez souvent chez nous, rue Saint-Jean. Pour parler politique, et pas seulement Robert Bourassa et René Lévesque au parlement. On était vite d’accord sur ça. Car la politique était rendue dans la rue, et les mouvements populaires avaient une grande importance. On parlait marxisme, on parlait anarchisme. On évoquait les curés de gauche … les postes de radio qui accusaient les jeunes de terrorisme … le oui et le non à l’indépendance …

C’était avant que nos enfants soient nés. Mais bientôt Félix était là, et ensuite la petite Camille. On pensait que vous étiez, M et M-F, ensemble pour toujours, mais en conversation privée tu affirmais souvent : « Marie-France et moi, on n’est pas mariés, tu sais. On s’aime. Aucune cérémonie ; on n’a pas besoin de ça, mon cher! Le mariage, c’est pour d’autres, peut-être … pas pour nous. »

Boston et Brooklyn

Moi et Réjeanne on était mariés, peut-être parce que nous, on avait besoin de ça. Pour rassurer les Cyr très catholiques, pour rassurer les Reid très agnostiques. Et bientôt on a eu notre fille, Joëlle. Là, c’était une amitié de jeunes familles. Et quand Joëlle avait moins d’un an, j’ai pris la tâche de m’occuper et d’elle et de la maison, et alors nos familles étaient vraiment liées. Pourquoi? Ben, parce que Réjeanne a trouvé une job à l’ACEF, mouvement de défense des consommateurs, dans le même centre que toi, avec le Comité de Citoyens de Saint-Roch. Les soirées chez vous étaient intenses. Tu te rappelles de la nuit de chants d’El Salvador avec les groupe Expresion Joven? Le Tiers monde était avec nous, il semblait. Encore plus vrai quand nous, on est déménagé sur Saint-Gabriel. On faisait du camping ensemble, on visitait Boston, on visitait Brooklyn. Je n’étais plus au Globe, j’étais écrivain! Brièvement, un stress autour de votre attirance vers les groupes Mao, les groupes Marxistes-Léninistes, et de ma résistance à eux, avec mes racines Nouvelle-Gauche et Woodstockiennes. Le vent a emporté ça!

Marc selon Marc

Dans ces années … j’e t’ai écouté, et j’ai appris ce que j’appelle « L’Histoire De Marc Selon Marc. » J’ai écouté. Je n’ai pas pris de notes, mais n’as-tu pas dit à peu près ceci?

« Mon père, Fernand, ne savait pas quoi faire avec moi, depuis mon école secondaire. Je me suis révolté, à trois ou quatre collèges classiques. Et enfin Fernand s’est réconcilié avec moi et Marie-France à la naissance de Félix et Camille. Oui! Tandis que Isabelle, ma mère, était une anglophone de souche irlandaise — Isabelle Doyle. Elle voulait être sûre que ma compagne venait d’une « good family ». Pour elle aussi, c‘était les petits-enfants la clé de la réconciliation. Elle avait eu l’idée de m’envoyer à Saint Michael’s College à Toronto, et là, j’ai trouvé enfin le goût d’étudier fort. Je me suis mis à viser l’école d’architecture à Laval. C’est là que les idées de gauche m’ont captivé. Mon père était doyen de foresterie à Laval. Il est devenu sous-ministre des terres et forêts. On habitait la haute. Le bord des Plaines d’Abraham. La statue de Jeanne d’Arc. Mais que suis-je devenu? Eh ben, un défenseur du peuple de la basse-ville et du prolétariat. »

Irishness!

À Marc Boutin, il restait un voyage en Irlande à faire. Il a rêvé l’Irlande et l’Irishness, très fort. Il a lu du James Joyce, il a imaginé le Easter Rising of 1916. Marc et son amoureuse Zoé Laporte … ils planifiaient ce voyage. Ça aurait été la grande fleur dans leur amour mai-septembre. Et là, je le vois, mon ami Marc Boutin voyage bien plus loin que Dublin.

Fare thee well, mon frère.

MARVIN MELLO-BEL: Il n’est pas très légal, ce cidre, oui? Il a provoqué des questions à la Chambre des Communes, pas vrai?

CULTIVATEUR: Bonté divine! T’as pas idée comment ça saoule! Même les chevaux qui piétinent les pommes titubent.

Oui, je suis de retour en 1953. J’ai douze ans. Et mon évocation de mon père, de cette période, de Raw-Hide à la radio — qu’est-ce que Marc penserait de ça, hum?

Retrouvez ici le trentième chapitre de Roosevelt Avenue.

Copyright Malcolm Reid